Tradition Mariste

Père M. PERROT, directeur de Sainte-Marie Lyon de 1966 à 1999
Allocution prononcée à l’occasion de la journée pédagogique de La Verpillière en mars 1986 et publiée dans les numéros 53 et 54 de la revue Lyon-Maristes)

I- Il faut parler de tradition spirituelle avant de parler de tradition éducative
II- Humilité, simplicité, esprit de la société de Marie
III- Difficulté de l’exemplarité et refus du volontarisme éducatif

 

Lorsque je viens dans cette étude, je m’adresse habituellement aux parents, aussi suis-je très heureux de pouvoir parler, aujourd’hui, aux professeurs, puisqu’un établissement scolaire se construit d’abord avec eux.

 

Un jeune professeur de Lyon m’avait demandé, il y a quelques mois, de pouvoir expliquer, exprimer, ce qui, pour les Pères maristes, était important et animateur du point de vue de l’esprit dans lequel ils travaillent et du point de vue de l’organisation des collèges ; autrement dit, ce qu’était notre tradition du point de vue spirituel et pédagogique. M. Pizzetta me confirme que c’est bien ce titre qui a été donné pour cet exposé, et j’en suis heureux ; je reçois par ailleurs de La Verpillière en réponse aux suggestions que vous aviez à me faire : « J’aimerais connaître les fondements religieux précis de la société de Marie, le fonctionnement des écoles maristes dans le monde » ; j’en dirai donc un mot.

 

Je voudrais, dans un premier point, établir pourquoi il me semble qu’effectivement il faut parler de tradition spirituelle avant de parler de tradition éducative, qu’on ne peut pas, dans la mesure où l’on épouse le mouvement qui a présidé à la création de collèges tels que celui-ci, partir uniquement de la technique pédagogique ou de l’organisation administrative.

 

Nos façons d’agir à l’égard de nos élèves, notre pédagogie qui doivent toujours avoir une justification rationnelle, ont en fait leur vrai fondement, et donc leur principe critique d’analyse et leur principe d’évolution, dans l’esprit qui nous anime : c’est cet esprit mariste qui est notre véritable référence et dont je voudrais parler d’abord.

 

Comme tout Chrétien, notre référence est d’abord évangélique (cf. Lyon-Maristes, n°43, éditorial) ; mais l’Evangile n’est pas seulement un texte : l’Evangile est né dans l’Eglise d’une prédication antérieure à la lettre et à l’écriture de cet Evangile, et l’Eglise en est maîtresse tout en étant jugée par lui. C’est ce mouvement réciproque du texte et de l’Eglise vivante qui fait la tension de la vie religieuse, c’est à-dire qu’il n’y a jamais de certitude acquise par un individu ni d’appropriation possible de la vérité et de l’absolu. Comme il est dit au Concile de Trente, (texte difficile mais important à connaître pour ne pas faire partie de l’Eglise comme d’un parti), la pureté de l’Evangile est conservée dans l’Eglise comme une source de vérité dans la mesure où cet Evangile est constitué de façon indissociable par le texte écrit et par la tradition vivante des croyants, de même que l’Evangile lui-même n’est pas seulement ce qui nous reste des dires et des faits du Christ, mais est sa vie même. Pour un croyant, c’est lui, le Christ, qui dans son existence est la Bonne Nouvelle et non pas simplement une sorte de sagesse que l’on trouverait dans un livre. De ce fait, la même référence évangélique peut être prise et méditée à travers des traditions spirituelles différentes.

 

Lorsque le 23 juillet 1816, le Père Colin et quelques compagnons faisaient le vœu à Fourvière de se consacrer à la fondation de la société de Marie, c’était dans l’intention de vivre dans l’esprit de la Vierge, dans l’intention de la prendre pour modèle et non pas de la célébrer, de lui faire un culte particulier : je crois que c’est un des points qui caractérise notre société de religieux par rapport à d’autres sociétés de prêtres et de religieux qui sont voués à la Vierge Marie. Les Maristes essaient davantage de prendre Marie comme modèle, plutôt que de la prendre comme une sainte à célébrer pour elle-même puisque la Vierge nous conduit au Christ. C’est donc en essayant de reproduire les qualités propres de la foi de la Vierge Marie que l’on entre dans l’esprit de la Société de Marie. Marie n’est pas un objet de discours, mais un point de référence, inspiratrice de l’attitude juste par rapport à l’enfant.

A ce sujet, je voudrais vous lire un texte qui est au cœur de la fondation de la Société de Marie, texte de nos constitutions intitulé « l’Esprit de la Société » qui montre comment l’idée de Marie comme modèle est reprise inlassablement par notre père fondateur.

 

« Les religieux maristes n’oublieront jamais que, par un choix gracieux, ils sont de la famille de la Bienheureuse Marie ; en s’appelant maristes, ils portent son nom ; ils l’ont choisie dès l’origine comme leur modèle.
Ils s’appliqueront constamment à aspirer et respirer son esprit qui est un esprit d’humilité, d’abnégation, d’union intime à Dieu, d’ardente charité avec le prochain. Ils s’efforceront d’imiter Marie dans leurs pensées, leur langage et dans toutes leurs oeuvres : c’est pourquoi s’attachant aux pas de leur Mère, ils seront absolument étrangers à l’esprit du monde, c’est-à-dire dépouillés de toute ambition des choses de la terre et vides de toute recherche personnelle ; ils se conduiront comme des pèlerins sur la terre. »
Il y a dans ce texte une expression que certains d’entre vous avaient remarquée quand je l’avais utilisée au début de cette année : « Ils se considéreront sur la terre comme des serviteurs inutiles », « Ils agiront avec zèle, aimant la solitude et le silence et la pratique des vertus cachées de façon à paraître – c’est aussi un terme utilisé chez nous – « comme inconnus et cachés dans ce monde », de façon à passer inaperçus, à être ordinaires.

 

En fait, si cette adhésion à Dieu dans l’esprit de la Vierge Marie avait été très nette dès 1816, il faudra 20 ans pour que la Congrégation des Pères Maristes soit reconnue par Rome, puisse effectivement être organisée. Entre temps, le Père Colin a été nommé à divers postes, en particulier il a été vicaire à Cerdon, et c’est sans doute là, d’après les textes qui restent de cette époque, qu’il a découvert davantage l’esprit de recueillement en célébrant Marie à Nazareth, non pas d’abord dans l’action donc, mais d’abord dans la retraite de ce monde. Il m’est arrivé de vous dire qu’un des aspects caractéristiques de l’école était à mes yeux d’être un lieu de retraite du monde, parce qu’il n’y a pas constitution d’autonomie d’un esprit s’il n’y a pas suffisamment de paix, de calme, de retrait par rapport aux modes.

Et puis, après avoir prêché des « missions » à l’intérieur du diocèse ; il a été nommé en 1829 supérieur du petit séminaire et collège de Belley. C’est à ce moment que ses premières directives pédagogiques ont été données à ses collaborateurs : « L’Avis aux maîtres » de 1829. Il donna des avis aux maîtres un peu comme aujourd’hui je pourrais vous en donner, mais il ne rédigea pas de traité de l’éducation. D’aucune façon il n’a été un théoricien de l’éducation : il s’est beaucoup appuyé sur ce qui existait déjà et en particulier sur ce que les Jésuites avaient pensé de façon générale, organisé depuis plusieurs siècles.

 

Le Père Colin pratiqua plutôt ce que l’on a appelé un empirisme éclairé ; il restait avant tout un spirituel et dans de nombreux collèges maristes qui virent le jour à partir de 1849, c’est moins la structure pédagogique qui sera originale que l’esprit.

 

Il y a eu de nombreuses fondations à partir de la Loi Falloux (1850) et le nombre des collèges à la fin du XIXème siècle en France devait être d’une quinzaine ; il y a eu ensuite, à cause des lois d’expulsion des religieux, une répartition des Maristes dans le monde et des créations de collèges dans plusieurs pays. En France actuellement, il ne reste sous tutelle (ce mot est épouvantable, mais enfin c’est celui qui est utilisé pour exprimer la référence organique avec la société de Marie) que les collèges d’Ollioules, c’est-à-dire l’ancien collège de Toulon, le collège de la Seyne, un des premiers qui a été fondé, le collège de Lyon (dans ces trois collèges, il y a encore un père mariste directeur), le collège de Riom, les collèges de Bury et de Senlis dans la région parisienne et le collège de Differt en Belgique. Un collège très important, celui de Saint-Chamond, n’a plus de lien organique avec la Société de Marie, bien que beaucoup de personnes puissent vous dire : « Je suis un ancien des Pères maristes, j’ai été à Saint-Chamond ». Il en est de même pour le collège de Montluçon, qui était encore tenu par les Pères maristes il y a une quinzaine d’années, pour les collèges de Besançon, de Thionville, d’Enghien, etc. Donc, actuellement, il n’en reste plus que 6 en France et un en Belgique, dépendants de la Province de France.

 

Si pratiquement on a de la peine à distinguer ce qui nous est propre du point de vue pédagogique et ce qui est partagé par tout éducateur, cela n’a pas d’importance.
D’abord parce que, comme nous l’avons déjà noté dans le texte de « l’Esprit de la Société », le Père Colin disait qu’il fallait que nous soyons le plus ordinaire possible et passer inaperçus ; mais aussi parce que le Chrétien n’a pas à se définir d’abord par ce qui le distingue des autres, il n’a aucune prétention à avoir quelque chose en plus des autres, parce que la foi chrétienne n’est pas un ajout à l’humanité. La seule différence, pour celui qui a la foi chrétienne, est de connaître ses références. La voie rationnelle lui est aussi nécessaire et difficile qu’à tout homme et il ne trouve pas extraordinaire d’être d’accord avec d’autres puisqu’il pense que l’humanité trouve son accomplissement en Jésus Christ. Ce qui est important est de rechercher la cohérence avec notre référence et non pas de rechercher ce qui peut nous distinguer.

 

J’essaierai, à travers un vocabulaire qui court dans tous les textes du Père Colin et des débuts de notre société, de définir un certain nombre d’attitudes spirituelles dont nous faisons état au cours de nos réunions, ou dans des conseils de classe ou dans des décisions difficiles à prendre avec les élèves et qui sont justement nos références. Ce vocabulaire privilégié d’ailleurs, vous le retrouverez en partie dans les éditoriaux ou quelques articles de Lyon Maristes (particulièrement les n°4, 18, et 21).

 

II y a pour le Père Colin, une intuition de base qui est à la racine de toute foi véritable, c’est l’humilité de notre action par rapport au tout de Dieu. Voyez le texte de Pascal sur le néant de la créature, et cela a été certainement fondamental chez le Père Colin : croire en Dieu n’est pas simplement dire quelques mots sur ce qui serait la source de toute vie, de toute force qui dominerait l’immensité de l’univers, c’est avoir une relation personnelle avec quelqu’un dont nous venons, vers lequel nous allons et dont la grandeur, l’immensité ou la puissance est sans aucune commune mesure avec celle d’une créature ; et dans la foi chrétienne, nous savons que pour autant Dieu ne nous écrase pas, mais qu’il fait de nous ses enfants et qu’il nous aime. Cependant il y a au fond de la foi cette conviction absolue, radicale qu’il n’y a pas de commune mesure entre l’existence de Dieu et notre propre existence, donc ce néant de la créature de Pascal.

 

Cela fonde la conviction que toute fécondité véritable est grâce comme je vous l’ai dit, ou vient de Dieu. Vous connaissez ce texte de l’Epître de Saint-Paul « C’est Paul qui a semé, c’est Apollos qui a arrosé, mais c’est Dieu qui fait croître ».

 

Cette humilité profonde devant Dieu engendre une pauvreté de soi, un détachement par rapport à toute ambition personnelle et un effacement devant l’enfant, devant le mystère de l’enfant. Maritain disait : « Le don le plus précieux chez un éducateur est une sorte d’attention sacrée et aimante à l’identité mystérieuse de l’enfant, laquelle est une réalité cachée, qu’aucune technique ne peut atteindre ». Je vous renvoie à l’éditorial du n°26 qui développait aussi ce thème : « il n’y a pas d’amour des enfants sans reconnaissance d’un amour antérieur ».

 

Cette humilité de base permet aussi de ne pas avoir de hâte ni d’impatience, d’essayer d’être dans la paix. Car si nous ne sommes pas à la source de la fécondité, si la maturation d’un enfant n’est pas de notre fait, si elle est grâce, nous avons à l’accueillir, à l’accompagner ; ce n’est pas notre fébrilité personnelle qui pourra la provoquer. Il y a une paix de l’âme nécessaire à l’amour vrai des enfants.

 

Cette même idée que par rapport à Dieu nous ne sommes rien a pour conséquence la fuite de toute vanité mondaine, comme disait le Père Colin, le refus du faste et de l’ostentation, la volonté, la décision d’être tout à fait étranger à l’esprit du monde, c’est-à-dire indépendant de pensée à l’égard des modes, la volonté d’être ordinaire, simple, commun, indifférent à ce que les gens pensent de nous. Voyez combien de difficultés nous pourrions avoir si nous nous laissions mener par l’idée : « Qu’est-ce que l’on va dire de ce que nous faisons ? » Cette préoccupation est à rejeter radicalement. « Qu’est-ce qui est bien par rapport à l’enfant ? par rapport à ma responsabilité de professeur ? » Voilà la vraie question. Ce que les gens en penseront n’a aucune importance. Il faut fonder notre action, la qualité de notre rapport à l’enfant sur les valeurs qui nous habitent et nous unissent, non pas sur des jugements extérieurs qui souvent sont formulés sans tenir compte du bien le plus fondamental de l’enfant.

Ne pas se faire remarquer, être ordinaire et commun, cela veut dire également refuser un certain élitisme. Dans le dernier numéro de Lyon Maristes, j’ai été amené à répondre à plusieurs interrogations de parents et de professeurs sur le fait qu’un magazine avait publié une sorte de classement des établissements selon les résultats obtenus au baccalauréat. J’essayais d’expliquer que ce qui est important est que la qualité de notre enseignement soit telle que le meilleur élève ne soit pas pénalisé, mais que tous les élèves qui en sont capables puissent arriver, même difficilement, à la fin de leurs études. Depuis 20 ans, nous dépassons 80% de réussite au baccalauréat, et parmi ces bacheliers, certains poursuivent leurs études au niveau le plus dificile. Ce critère de sérieux étant vérifié, ce qui importe avant tout, est d’être ouvert aux plus d’enfants possible et peut-être encore avec plus d’attention à ceux qui sont en difficulté, car les bons élèves pourraient presque se passer de professeurs ; le point le plus fort d’application de notre responsabilité réside dans cette attention aux plus démunis.

 

Dans le même temps, si l’on essaie d’être loin de l’esprit du monde, il faut être très simple. Un cardinal qui avait reçu le Père Colin à Rome, quand le Père Colin essayait de faire reconnaître sa Société vers 1830, disait de lui : « Homo simplex ». Cette simplicité signifie qu’une personnalité s’unifie, devient plus cohérente, plus homogène. Mais évidemment cela ne veut pas du tout dire simple au sens où on l’entend dans le midi de la France, c’est-à-dire un peu naïf. Dans l’Evangile, vous connaissez cette parole : « Etre simple comme une colombe et prudent comme un serpent ». La simplicité est la marque d’unification d’une personne, pas du tout la marque d’une fragilité de la personnalité.

 

Etre simple, c’est aussi « fuir le procédé », parce qu’il n’y a pas de technique pour être vraiment présent ; cela est important pour chaque professeur, parce qu’en dehors de quelques généralités qu’on peut énoncer quand il commence, chaque professeur doit découvrir sa voie propre ; nous avons chacun à trouver notre style propre, à devenir nous-mêmes, et non pas à nous abriter derrière des recettes. Etre simple, respecter son auditoire, être soi-même, sincère, le moins dominateur possible, cela se fait d’autant de façons qu’il y a de visages parmi les êtres humains. Nous refusons ce qui serait l’analogue des conseils en marketing, dans les campagnes politiques, ou les gestes dits symboliques. On ne trompe pas un enfant, il n’y a pas de techniques pour aller à l’enfant, et toute personne qui aborde sérieusement son travail le sait.

 

J’ai lu récemment l’interview d’une star qui, bien qu’acteur, savait que le meilleur visage de lui-même qu’il pouvait donner était au-delà du calcul. « Si j’arrive à être naturel, disait-il, c’est que depuis des années, je fais le parcours du combattant. en communication, mais je n’ai jamais calculé ». Je crois que ceci est une règle absolument générale : nous avons à découvrir notre propre voie, notre propre façon de faire, et, tout compte fait, si nous sommes sûrs que ce qui arrivera de vrai, de juste, de bon, de véritable, vient de Dieu ; si notre confiance est en Dieu, je pense que notre force d’affirmation n’en sera pas diminuée, nous ne nous déroberons pas à nos responsabilités, nous serons au contraire plus assurés pour l’exprimer.
Si nous sommes trop soucieux de notre action, de la vérification de nos succès, de l’efficacité de notre action propre, nous risquons d’être moins assurés sur ce qui est bon pour les enfants ou pour les collègues. Il y a un lien entre l’humilité et la magnanimité, l’aspiration à être l’instrument de grands desseins.
Si notre époque a de la difficulté à réaliser de grands projets, c’est sans doute parce qu’elle n’a pas de désappropriation d’elle-même, de but ultime suffisant ; elle est dans une certaine insécurité vis-à-vis du sens de l’existence ; par suite elle manque de grandeur.

 

De même, la force est le refus de la mièvrerie, de la spiritualité sentimentale. A ce point de vue, le Père Colin était très net : « En chaire, on donne du sentimentalisme, rien de solide, on fait des petits livres de piété où il n’y a rien de solide. Savez-vous ce que sont ces livres ? Des sentiments agités, des passions mises en mouvement, voilà tout. Ne pointillez pas sans cesse sur votre conscience… Ayez une manière de faire plus mâle, plus virile. » Et même, « Ne parlez pas trop de péché, cela éloigne. »

La compréhension des autres, le sens du pardon étaient très nets chez le Père Colin, parce qu’il pensait retrouver dans Marie des attitudes qu’on retrouve dans l’Évangile, quand le Christ dit « Je ne suis pas venu pour condamner, mais pour sauver. » Il jugeait nécessaire dans ce mouvement aux autres d’être le plus possible miséricordieux, tout au moins de comprendre toutes les difficultés des enfants. C’est pourquoi, il m’arrive de dire à tel professeur ou éducateur: « Ne dites pas d’un élève : « C’est un copieur, c’est un menteur, c’est un voleur »… Dites, si c’est le cas, « il a copié, il a menti, il a volé », mais des actes répréhensibles ne peuvent suffire à le définir ; il ne faut pas l’y enfermer, il faut, à l’inverse, exprimer que nous restons inlassablement dans l’espérance à son égard ».

 

Enfin je dirai un mot de ce qui est dit à la fin de « l’Esprit de la Société » : « Nous sommes des serviteurs inutiles ». Cela est évidemment incompréhensible au strict niveau humain ; mais cela veut dire que, par rapport à l’œuvre de Dieu, nous savons bien que nous sommes contingents, éphémères, mortels et nous n’avons pas la prétention de dire qu’il va manquer quelque chose à la réalisation du Royaume de Dieu si nous venons à mourir.

 

Une action ne se fait avec vérité par rapport au but ultime que dans la mesure où elle se fait avec le sens de notre contingence. Dans Saint Luc, Jésus nous dit (Luc, 17, 7-10) : « Un maître a un serviteur qui revient des champs, qui a déjà travaillé. Il dit à son serviteur « J’ai besoin de manger, donc avant de manger toi-même, prépare mon repas ». Et le serviteur n’a fait que ce qu’il devait faire. Son maître n’a pas à le louer particulièrement ».

C’est un peu dur, mais cela signifie que notre travail humain est un travail qui est normal, qui a d’ailleurs sa satisfaction propre à son propre niveau ; que notre travail n’est pas un travail qui a une nécessité métaphysique, il faut l’admettre. Ce qui a une nécessité métaphysique, c’est que nous soyons placés d’une façon juste par rapport à Dieu, au Royaume de Dieu (vivre suivant les Béatitudes). Mais en tant qu’œuvre, notre oeuvre n’a pas de nécessité métaphysique, je crois.

 

Le Père Colin disait : « Soit que nous soyons malades, soit que nous nous portions bien, nous ne sommes bons à rien ». Nous connaissons des êtres qui auraient été très capables et dont la vie est inefficace au niveau historique par suite de la maladie.
Ce n’est pas au niveau de l’œuvre que nous faisons que nous sommes significatifs (ce serait orgueil de penser autrement), il faut toujours dire : « Servi inutiles sumus » : Dieu n’a besoin de personne.

 

Je veux bien que notre travail ait une consistance, indépendamment de la position religieuse de ceux qui y travaillent. Mais, si cette maison peut avoir une situation dans l’Eglise, vis-à-vis de Dieu, il est bien certain que ce n’est que par Sa présence mystérieuse à l’intérieur de cette œuvre. Tout le niveau critique auquel nous nous livrerons est un niveau solide, valable, mais en définitive, par rapport au royaume de Dieu, nous ne savons pas ce qui est réellement en œuvre, nous ne pouvons le juger ou le dominer et il faut admettre que si ce n’est pas par l’un que cela sera fait, dans l’espérance, par l’autre cela se fera ; nous ne sommes pas nécessaires.
Pour clore le vocabulaire mariste, je dirai que dans la pratique pédagogique quotidienne, cet ensemble de directions spirituelles donne ce que l’on pourrait appeler la quadrature du cercle. On trouve en effet dans les conseils pratiques du Père Colin les deux expressions apparemment antinomiques : « Soyez ronds », « Soyez carrés », c’est-à-dire en fait : Saint François de Sales et Saint Ignace.
« Soyez ronds », c’est tout ce qui est accueil, compréhension, miséricorde, bonhomie, libéralisme, refus de l’administratif pur, de la complication inutile, attention aux personnes, courtoisie des rapports, refus du dogmatisme, de l’esprit de système, de l’idéologie.
Et ce qui est carré, c’est ce qui est exigence, rectitude, exactitude, discipline, refus des faux-fuyants, netteté des conduites et des positions, compétence rigoureuse, refus des conduites fausses qui trompent les élèves ou les collègues, respect de la parole donnée, netteté, simplicité, positions franches, pas de demi-mesures.

C’est une image, mais elle donne bien les deux dimensions. Elle est très évangélique parce que, s’il y a un livre où l’on trouve tout et son contraire, c’est bien l’Evangile (cf. le livre du Père de Lubac Paradoxes chrétiens).

Voilà donc pour le premier point, ce qui m’apparaît l’Esprit de la Société de Marie et donc l’esprit qui est à l’origine des conduites pédagogiques dans nos établissements secondaires.

 

Mais alors on m’a souvent dit « Pourquoi ne faites-vous pas à partir de là un projet éducatif ? »

Je pense que le terme de « projet » est dangereux en éducation, parce qu’il peut accréditer une logique de l’exemplarité et parce qu’il implique un certain volontarisme pédagogique.

 

Dans un éditorial, j’avais noté la difficulté de l’exemplarité d’abord au niveau spirituel, j’insistais sur le fait que ce n’est pas ce que nous voulons être qui est nécessairement perçu par les autres. Parce que ce n’est pas nécessairement ce qui est vécu mais aussi parce que notre visage ne nous appartient pas et que, si nous témoignons, c’est toujours à notre insu.

Mais plus humblement, je pense qu’il faut renoncer à citer comme exemplaire une réalisation pédagogique remarquable ; cela peut donner des idées mais, dès qu’il existe créativité et qualité, il y a non reproductibilité des « expériences ». J’ai connu un professeur qui avait réalisé la prouesse dans la même année de concevoir avec ses élèves un plan de roman, de leur faire rédiger cette oeuvre au cours de leurs devoirs hebdomadaires, d’en tirer un scénario de film et de tourner ce film avec ces mêmes élèves comme acteurs. Eriger cette expérience en système serait méconnaître les qualités propres et personnelles qui l’avaient rendue possible. Une même personne d’ailleurs peut ne plus se sentir capable d’entreprendre à nouveau ce qu’elle a imaginé et réalisé si heureusement telle année. L’expérience en éducation ne peut être comprise au sens scientifique ; une expérience scientifique est par définition reproductible et le terme de « science humaine » pourrait faire accroire qu’il y a une science pédagogique et des méthodes, des procédés qui assureraient la qualité de la relation du professeur à l’élève. Cela ne paraît guère possible ; en dehors de conseils pédagogiques très généraux, on ne peut indiquer de recettes pour réussir là où le génie propre de chacun doit s’exercer. C’est donc le premier point : ne pas s’enclore dans une sorte de brevétisation des expériences.

 

L’autre point est le refus du volontarisme éducatif, c’est-à-dire le refus de privilégier chez nos élèves un certain type de comportement et d’essayer de l’imposer. Cela a pu se concevoir et même se pratiquer ; mais, dans notre tradition mariste, je pense que nous avons davantage à accueillir des personnalités dans leur diversité ; si ces personnalités s’épanouissent selon leurs qualités propres, elles pourront marquer de leur originalité, de leurs qualités spécifiques, leur responsabilité ; nous n’avons pas à téléguider, à imposer une sorte de moule, de type d’enfant.
De plus remarquons que nos institutions scolaires sont sensibles aux évolutions du monde ; elles essayent de les assumer mais ne peuvent se définir en dehors d’elles.
Il y a de la naïveté à penser que l’aspect prophétique de la foi puisse s’exprimer sans tenir compte des conditionnements sociaux, ou des phénomènes « macroscopiques » qu’aucun individu ne peut empêcher. Un exemple : l’évolution de la société par rapport à la sexualité. Il y a une vingtaine d’années, on a essayé de nous engager dans des campagnes de protestations contre les sex-shops. J’ai tenté d’expliquer, à l’époque, que ce genre de protestation était sans effet. Se situer par rapport à ces phénomènes a un sens, mais nier cette évolution, ou essayer de bâtir un monde qui ne tiendrait pas compte de cette évolution, est un manque de bon sens. Il y a des phénomènes « macroscopiques » qui échappent à la décision de l’individu, parce qu’ils ne sont pas nés d’une intention particulière. Pourquoi le mouvement scientifique est-il né au XVIème siècle, alors que les Grecs avaient intellectuellement tous les moyens d’en réaliser l’évolution théorique et les applications pratiques ? Il y a des phénomènes considérables pour l’humanité qui ne proviennent pas d’un individu, ni d’un groupe d’individus, mais traduisent des évolutions très lentes qui ne sont pas à la portée d’une volonté personnelle.

 

Dans la pratique, certaines décisions peuvent nous distinguer et exprimer notre façon de concevoir nos relations aux élèves. Nous conservons les études, les cours d’instruction religieuse, la catéchèse, la classe du samedi matin, l’intégration verticale des établissements de la maternelle à la terminale, la fonction d’éducateur, etc.

 

Un point important de la tradition mariste est l’ouverture aux plus pauvres. Comment ne pas affirmer cette exigence spirituelle seulement comme une bonne intention ou un projet à venir ? La création de La Verpillière a correspondu à cette intention et nous a amenés à créer le « quotient familial ». Ce genre de décision dont il ne faut pas exagérer l’importance signifie bien une volonté d’ouverture, mais il faut à nouveau inventer et faire aboutir des solutions réalistes pour notre temps (forfait de demi-pension et d’interne par exemple) et ne pas oublier comme nous le disions plus haut que les plus pauvres sont aussi les plus démunis en d’autres domaines que financier.

 

Ainsi, je dirai qu’autant il m’apparaît riche de rappeler le faisceau d’exigences spirituelles auxquelles nous essayons de satisfaire, autant il m’apparaît dangereux de transcrire ces exigences en termes de projet abstrait, parce qu’un projet se réalise alors qu’une exigence demeure. Et cette exigence doit être source d’imagination et de création : comme le disait Alain, « Il faut d’abord continuer, ensuite commencer », c’est-à-dire d’abord assumer des situations, comprendre, se mettre au travail, et à partir de là imaginer.

 

En conclusion, j’examinerai une question que certains m’ont posée et qui traduit le rêve ou la nostalgie d’une structure de chrétienté. Ne pourrait-on imaginer de poser des conditions d’accès qui feraient nos collèges plus unanimes ? Ne pourrait-on dire « Tant pis nous serons peu nombreux, mais nous serons de bons chrétiens, professeurs, parents élèves, nous serons le levain dans la pâte ? »

 

Cette position ne paraît pas tenable, pour deux raisons.

D’abord, il n’y a pas de critère objectif de la qualité de la foi de quelqu’un ni de la qualité religieuse d’une institution ; si l’on tente d’en introduire, on peut induire des formalismes ou même des conduites hypocrites. Autant nous pouvons reconnaître l’Evangile comme notre référence, même si nous en sommes éloignés, autant nous ne pouvons affirmer notre institution scolaire comme un lieu d’Eglise indiscutable : seules les institutions sacramentelles sont pour le croyant des signes indiscutables de la présence de Dieu.

En second lieu, on oublie que les adultes pas plus que les jeunes ne sont constitués une fois pour toutes dans une situation religieuse. Certains peuvent croître dans la foi, d’autres se mettre à dormir, d’autres encore découvrir ou redécouvrir les chemins de la foi. Nos établissements ne sont pas des milieux où il y aurait un monde adulte stable et unanime et un monde d’enfants qui recevraient la bonne parole. Ce sont des milieux de vie pour les enfants mais pour les adultes aussi. Suivant le terme du Père Colin, nous sommes tous des pèlerins.

 

C’est pourquoi nous acceptons les conditions ordinaires de l’Eglise dans le temps d’aujourd’hui, avec cette humilité qui est bonne pour notre foi de savoir qu’il n’y a pas de lieu constitué où la vérité serait évidente. Nous sommes dans un collège qui essaie de prendre l’Évangile comme inspiration et référence critique du point de vue pédagogique, du point de vue de son organisation, du point de vue des relations entre adultes. Ce n’est pas une évidence ; c’est notre responsabilité.