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Élever quelqu’un c’est d’abord l’élever à ses propres yeux.

Simone Weil

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Élever quelqu’un c’est d’abord l’élever à ses propres yeux.

Simone Weil

Intervention de Patrick Laudet

Intervention de Patrick Laudet devant les professeurs lors de la journée pédagogique du 5 janvier 2026.

Le devoir d’état

Notre monde a changé de façon spectaculaire en une ou deux décennies, en une ou deux générations. Il y a des invariants évidemment dans la charte éducative, dans le métier de professeur, ce que Péguy appelle le devoir d’aînesse. Mais en même temps, force est de constater que nous avons changé de monde. Les élèves qui nous sont confiés ne sont plus les mêmes que ceux d’il y a encore 20 ans. On n’arrive plus à recruter des professeurs tant le métier est décourageant, beaucoup démissionnent. L’autorité est en difficulté partout. Aussi pour garder cette joie si essentielle au cœur d’un éducateur, devant la somme des difficultés et la complexité du monde dans lequel nous sommes, il faut se mettre au travail, pour essayer de comprendre ce qui nous arrive en fait. D’où la question : Comment rester fidèle à sondevoir d’état dans un monde si changeant ?

C’est une vieille question un peu spirituelle : « Méfiez-vous de ces prêtres médiocres qui vous parleront du devoir d’état » écrit Bernanos dans une lettre à un jeune homme pour nous dire que le devoir d’état, en nous renvoyant à l’immédiat de nos vies un peu embourgeoisées, peut être un piège. Alors faudrait-il s’en affranchir ? C’était une des grandes rêveries du romantisme que d’avoir voulu quitter les ici-bas et les immédiats de nos vies pour rejoindre ces grands lointains qui nous appellent. Je pense à Baudelaire qui à la fin du « Voyage » s’écrie : « Plonger… au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! ». C’est le grand idéal romantique. Et quelque chose de ce romantisme aujourd’hui nous appelle à déconsidérer l’état qui est le nôtre, notre vie très ordinaire, pour aller chercher ailleurs, à Dubaï, en Thaïlande, que sais-je ? dans nos imaginaires d’aujourd’hui, des lointains qui seraient plus enchanteurs. Et c’est le vieux Claudel grand maître en devoir d’état, qui répond à Baudelaire en disant, non pas « plonger au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau », mais « au fond du défini pour y trouver de l’inépuisable ». Là où nous sommes, dans ce défini de nos vies modestes, il y a de l’inépuisable à trouver ! Aussi vaut-il sans doute la peine de se demander ce qu’il en est de ce devoir d’État auquel nous sommes appelés et dans lequel nous avons à trouver la grande aventure humaine.

Le devoir d’état, c’est se coltiner le réel. Et le réel, aujourd’hui, c’est ce qui s’absente le plus des vies contemporaines à cause du virtuel qui envahit tout. Dans la tête de nos élèves il a pris toute la place. Il y a un grand « absentement » du réel. À cet égard le devoir d’état rejoint l’enseignement d’un saint François de Sales : « il faut pousser là où Dieu nous a semés », dit-il, nous invitant justement à la spiritualité de la sainteté de l’ordinaire. Il n’y a rien peut-être de plus urgent à donner à nos élèves aujourd’hui que le réel. Retour au réel, enchérit Gustave Thibon dans son beau livre consacré à cette question (« L’unique trésor, écrit-il, ce n’est pas la vie dont je rêve, c’est la vie qui m’arrive : Dieu s’y tient. ») Le programme éducatif majeur pour les temps qui sont les nôtres, c’est de revenir au réel, et d’y être présent.

La NEP

Et pour cela il n’est pas inutile de dresser la cartographie de ce que les psychologues aujourd’hui appellent la nouvelle économie psychique (NEP), qui est celle de nos élèves et parfois des parents de nos élèves, Parce que c’est un réel avec lequel il nous faut désormais composer ; la donne éducative doit évidemment tenir compte de cette situation particulière. J’ai beaucoup appris pendant ces dix dernières années en étant l’inspecteur général qui accompagnait la Fondation Santé des Etudiants de France. Cette fondation est née en 1923 au moment où la tuberculose immobilisait des jeunes lycéens dans des sanatoriums ; on a alors imaginé des sortes de d’hôpitaux-lycées pour leur permettre de passer le baccalauréat. La tuberculose ayant été éradiquée dans les années 50, on aurait pu imaginer que tous ces établissements ferment les uns après les autres, il n’en a rien été, ils se sont plutôt développés. Il y en a actuellement quatorze en France, essentiellement consacrés à la psychiatrie. À chaque époque ses pathologies ! C’est là, dans des unités de soins dont je ne soupçonnais pas l’existence, que j’ai vu la très grande souffrance des adolescents. Par exemple, dans l’académie de Bordeaux, il y a une unité de vingt lits où on désintoxique les élèves des écrans. Certains ont une connexion à l’écran tellement pathologique qu’ils ne peuvent plus vivre sans images. Dès qu’ils ferment un écran, il y a des montées d’angoisse qui font qu’ils peuvent se défenestrer. Grâce au ciel, nous n’avons pas les extrêmes que j’ai pu voir dans ces établissements. Mais nos élèves, de façon un peu générationnelle, n’en développent pas moins une forme atténuée mais bien réelle de pathologie.  Et donc en côtoyant les psychiatres, puisque ces cliniques ont une pratique de soin-étude, en travaillant avec eux, j’ai pu me familiariser avec ce qu’ils appellent (il n’y a pas qu’à l’Éducation nationale qu’on a des sigles), la NEP : la nouvelle économie psychique, dont je voudrais vous dire quelques mots parce que c’est le réel auquel nous avons affaire. Et, je le répète, le devoir d’état, c’est de se confronter au réel, s’y heurter souvent.

Premier constat : l’absence de limite

Un psychanalyste que j’aime beaucoup, Jean-Pierre Lebrun, a écrit avec le bibliste André Wénin un livre intitulé Des lois pour être humain. Parce qu’au fond notre programme, c’est d’aider nos élèves à devenir humains. Or le monde dans lequel sont élevés nos enfants entretient cette espèce de rêve qu’ils peuvent grandir sans limites. Ce même Jean-Pierre Lebrun a écrit il y a 25 ans un nouveau livre qui s’appelle Un monde sans limite. Et les choses s’étant tellement détériorées depuis, il en a écrit un troisièmetout récemment dont le titre est inquiétant :  Un immonde sans limite. Le premier constat de la nouvelle économie psychique, c’est l’absence de limite, le manque d’autorité, et non l’abus d’autorité, quoi qu’en disent les médias qui accusent toujours le malheureux patriarcat, lequel serait le père de tous nos maux. La clinique freudienne reposait essentiellement sur la névrose qui était une pathologie consécutive à un excès d’autorité. Dans le monde ancien, l’autorité patriarcale était à ce point excessive qu’elle écrasait les libertés, qu’elle créait des situations de névrose dont tout le travail psychologique consistait à se relever. C’est tout le cinéma de Bergman, qui nous raconte le monde de la névrose. Mais cette clinique-là n’est plus du tout opératoire.  Il n’y a plus de névrosés aujourd’hui.  On est sorti du patriarcat (pas des violences conjugales, mais c’est autre chose). En revanche, il y a beaucoup de jeunes qui souffrent d’un trouble complexe : des perturbations psychologiques, possibles conséquences d’une éducation sans autorité. Les jeunes grandissent aujourd’hui avec cette absence de limites et, disent les psychiatres, ça fait des catastrophes. Parce qu’il y a des lois inhérentes à la condition humaine, « des lois pour être humain », qui font qu’un homme n’est pas tout-puissant. C’était déjà la grande aventure grecque de l‘Iliade etl‘Odyssée. Dans l’Odyssée, qu’est-ce qu’on apprend ? On apprend à ne pas se prendre pour un dieu. On met tout le chemin du retour pour entrer dans les limites de sa condition humaine. Or nos enfants aujourd’hui se prennent pour des dieux, ce sont des enfants rois, qui deviennent parfois des enfants tyrans, et qui sont en très grande difficulté avec eux-mêmes parce qu’on ne leur a jamais donné de limites. Aussi l’urgence éducative aujourd’hui est-elle de restaurer la Loi, avec un L majuscule, de redonner à nos élèves, le goût et l’intelligence de la Loi, comme quelque chose qui ne vient pas contrarier, empêcher la liberté, mais au contraire la construire, l’humaniser.

La Loi libère

Pensons aux Tables de la Loi données aux anciens Hébreux, et qu’on appelle à tort les Dix Commandements, alors que le mot commandement n’existe pas en hébreu.  En effet, ce ne sont pas des commandements, ce sont dix paroles, et des paroles de vie puisque Dieu les donne. C’est la raison pour laquelle on les grave dans la pierre.  Marc-Alain Ouaknin dans son beau livre consacré à ces dix paroles le dit très bien : « pierre » en hébreu vient du mot  éven  (av + ben = éven), av  père, ben  fils ; ainsi le mot « pierre » dit la transmission. Ces dix paroles gravées dans la pierre sont dix paroles de vie qui se transmettent de père en fils. D’ailleurs, nos frères juifs, quand ils vont au cimetière, ne mettent pas des chrysanthèmes sur leurs tombes, mais des petits cailloux. Je rends visite à mon père et je lui dis en mettant un petit caillou sur sa tombe : pierre, père-fils, tu es mort mais la vie continue en moi et je vais la transmettre à mes enfants. La vie, ça se transmet. La pierre en est le garant. Mais il y a comme une espèce d’injonction aujourd’hui à se débarrasser de la loi. Or, plus on se débarrasse de la loi, de l’instance d’humanisation, plus on est obligé de mettre des règlements partout : la loi n’étant plus intériorisée, il faut réglementer. Moins il y a de lois, plus il y a de règlement. Et on oublie la très belle phrase de Levinas qui dit : « L’homme est serf (comme les serfs au Moyen-Âge, esclave) serf par la nature et libre par la loi. » Il faut absolument se reconnecter à la valeur fondatrice de la loi. L’homme est libre par la loi. Et sans doute, la grande détresse de nos enfants aujourd’hui, effet d’une éducation positive, c’est de les laisser grandir en estompant le réel, en leur laissant penser qu’on peut déployer sa toute-puissance sans jamais rencontrer de limite. Mais le réel est tenace, à un moment il revient, s’impose, exige une expérience de frustration, de limite à mon rêve de toute-puissance et de toute-jouissance. Frustration insupportable pour beaucoup de jeunes, parce qu’ils auront grandi sans ce travail de la subjectivation profonde qui fait qu’on accepte de consentir à des limites, lesquelles ne sont pas vécues comme oblitérant ma liberté, mais au contraire permettant d’y prendre appui. Un service collectif à rendre à nos élèves est bien de leur redonner le goût de l’aventure humaine tout en leur faisant comprendre que celle-ci a ses lois. Le même Jean-Pierre Lebrun a écrit un livre que j’ai beaucoup utilisé avec les professeurs de lettres parce que son titre est comme un exergue à leur enseignement : La condition humaine n’est pas sans condition. Pour être un homme, il faut des conditions. « Un homme, ça s’empêche » dit Camus. Donc il faut ne pas craindre aujourd’hui de donner à nos élèves le sens et l’amour de la Loi. Tout l’Ancien Testament a été, de façon pluriséculaire, l’éducation extraordinaire d’un peuple, mais au bénéfice de toute l’humanité, à recevoir la fonction humanisante de la Loi, les dix paroles de vie que j’évoquais à l’instant.

Ravages de l’éducation positive : anecdote

 Aujourd’hui l’éducation positive dont on comprend bien qu’elle a pu arriver à un moment où il y avait un excès d’autorité négative semble prévaloir. L’anecdote qui suit en montre les travers. C’était il y a deux ans, je crois, en fin d’année scolaire, dans une autre académie. J’étais dans un établissement privé, catholique, une grande maison avec une classe préparatoire, un lycée, un collège, une école primaire. Je vous raconte cette histoire parce qu’elle est vraiment pleine de sens et très belle. Et elle finit bien. Au moment du déjeuner, avec la directrice, on parlait de la conférence que j’avais faite : « Comment exercer l’autorité dans un monde qui n’en veut plus ? » Elle me dit : « Écoutez, ça me fait du bien de vous entendre parce que moi, comme directrice, (je sentais sa souffrance) je passe le mois de juin à accueillir des parents qui viennent inscrire leur enfant. Voilà qu’un jour arrive un jeune couple plutôt bobo avec leur petit garçon Hugo : « Madame, nous avons bien regardé la plaquette, votre projet éducatif nous plaît bien. Hugo n’est pas baptisé parce qu’il décidera quand il sera grand. Mais même votre projet pastoral nous convient. Donc on vient vous rencontrer pour envisager son inscription. — Très bien. — Mais on ne décide rien sans qu’on ait l’assentiment d’Hugo. » Alors à ce moment-là, ils se tournent vers l’enfant, silencieux comme une carpe. « Hugo, est-ce que toi, tu veux bien ? Est-ce que ça t’intéresse cette école ? » Hugo, avec l’intelligence des enfants, ne répond pas, et il a bien raison de ne pas répondre, car ce n’est pas à lui de répondre. Et voilà les parents bien embarrassés, pris dans leur philosophie de l’éducation positive qui se garde d’imposer quoi que ce soit. Et donc ils disent à la directrice qui, en grande professionnelle, maîtrisait son énervement : « Ecoutez, on n’est pas encore mûrs pour prendre la décision parce que Hugo ne s’est pas prononcé ». La directrice répond : « Réfléchissez, revenez dans une semaine. » Elle avait déjà un agenda bien plein mais elle leur octroie un deuxième rendez-vous. Les voilà qui reviennent tous les trois. « Madame la Directrice, nous avons essayé de discuter cette semaine avec Hugo, mais il n’y a rien à faire, il ne veut absolument pas se déterminer, nous ignorons s’il veut bien donner son accord pour être inscrit dans votre école. » Alors, à ce moment-là, dit la directrice, j’ai senti en moi comme une espèce de rage, j’avais envie de les flanquer à la porte. » Mais inspirée par je ne sais quoi, peut-être l’Esprit-Saint, elle se tourne vers le petit garçon et lui dit : « Mon petit bonhomme, te voilà bien en difficulté parce que tes parents te demandent de prendre une décision que tu ne peux pas prendre et que tu ne dois pas prendre. Et donc moi, je vais t’offrir un cadeau, je vais te dire : NON, je ne vais pas t’inscrire dans mon école parce qu’une fois dans ta vie, tu auras entendu quelqu’un qui t’a dit non. Et je pense que ça va t’aider à construire ta vie d’homme. Madame, Monsieur, je vous raccompagne et vous souhaite bonne chance pour trouver une école. Je me voyais déjà, ajoute-t-elle, subir les remontrances du directeur diocésain qui ne manquerait pas de débarquer le lendemain. » Une semaine après, elle reçoit une lettre magnifique des parents : « Madame la Directrice, vous ne pouvez pas savoir à quel point nous vous remercions parce que ça a été un séisme dans notre vie. On a enfin compris quelque chose… » ils avaient, avec cette secousse-là, reçu exactement ce dont ils avaient besoin. On sait la noblesse sacramentelle du OUI : mariage, ordination, mais il y a aussi une noblesse du NON. Le vieux Claudel, dans son Commentaire du Cantique des Cantiques, lui qui savait la valeur du refus dans une histoire d’amour impossible, parle même d’un « sacrement du non »

Ambiguïté du mot « amour »

Il y a un mauvais usage chrétien du mot « amour » auquel il faut prendre garde. On est dans l’amour, l’amour, l’amour. Dieu est amour. Catherine Chalier, dans son très beau livre, La gravité de l’amour, montre que dans le Nouveau Testament et les exigences d’amour de l’Évangile, il y a quelque chose qui prend appui d’abord sur la Loi… Méfions-nous donc quand nous disons que Dieu est amour. Il y a un risque de malentendus. Je pense notamment au mot magnifique de votre carte de vœux, « Aime et fais ce que tu veux » ; cette belle phrase de saint Augustin exige un haut degré de charité et ne dois pas sans risque être employé trop vite. Au nom de l’amour, on ne peut pas faire tout ce qu’on veut, en tout cas faire n’importe quoi. Jean François Bouthors, dans son livre Aime et ne fais pas ce que tu veux, réintroduit l’attention nécessaire à la Loi. L’amour peut, en effet, servir de cautions à de condamnables manipulations.  Aime et fais ce que tu veux, non : aime et ne fais pas ce que tu veux ! Encore une fois, pour reprendre Camus, « Un homme, ça s’empêche ».

Fonction paternelle, fonction maternelle

Peut-on parler de patriarcat aujourd’hui alors que les familles monoparentales se multiplient ? Regardez les statistiques. Les familles monoparentales, dans lesquelles beaucoup d’enfants grandissent, sont faites de mères qui élèvent seules leur enfant. Je ne connais pas beaucoup de pères qui élèvent seuls leur enfant, ce sont les mères. Des mères courage souvent, elles font ce qu’elles peuvent avec les moyens qui sont les leurs, mais elles sont souvent seules, il y a une défaillance paternelle. Et du coup, il y a une espèce d’imaginaire maternel partout, on a de plus en plus de mal à se déprendre du maternel. Les psychanalystes disent que, pour bien grandir, un enfant a besoin, anthropologiquement, d’une double expérience éducative qui autrefois était répartie entre le père qui assumait l’une et la mère qui assumait l’autre. Et tant pis si aujourd’hui ça ne peut plus marcher comme ça. Mais ce que disent les psychiatres, c’est que même si ce n’est plus uniquement réservé à l’un ou l’autre sexe, il faut les deux. On a besoin de l’expérience double, d’un amour à la fois conditionnel et inconditionnel. L’amour inconditionnel : quoi que tu fasses, tu seras aimé. Et il peut avoir été un assassin, une mère viendra toujours voir son fils en prison. Une expérience de l’amour inconditionnel, qui est aussi l’expérience de Dieu. Dieu nous aime inconditionnellement, quoi que nous fassions. Et d’autre part l’expérience d’un amour conditionnel, lequel était autrefois pris en charge par le père.  Je t’aime, mais à condition que tu grandisses. Tu ne vas pas rester toute ta vie dans les jupes de ta mère. Et puis quand ça ne sera pas les jupes de ta mère, ce sera le canapé sur lequel tu vas végéter et ne plus pouvoir sortir des jeux vidéo. C’est un peu les deux mains du magnifique Rembrandt, Le retour du fils prodigue. On voit qu’il y a à la fois une main maternelle, elle dirait au fond l’amour inconditionnel de Dieu, et une main paternelle, celle de l’amour conditionnel qui pousse à grandir et à s’engager dans l’aventure humaine.

Addictions

 Comment, dans le monde d’aujourd’hui, faire bien jouer la complémentarité de ces deux expériences ? Faute de bénéficier de l’amour conditionnel d’un père nécessaire à sa croissance, l’enfant a du mal à grandir, est en proie à des troubles qui font qu’à l’âge adulte il est encore dans un en deçà de sa subjectivité. Parmi ces pathologies, il y a l’addiction, attitude dans laquelle on ne peut plus se séparer de quelque chose qui vient en lieu et place de l’angoisse de la frustration. Dès que la frustration arrive, on l’obstrue par quelque chose qui vient l’empêcher. Parmi lesaddictions, il y a, bien sûr, la pornographie : 62% des consultations internet de nos collégiens sont de nature pornographique, Il y a aussi ce qu’on pourrait appeler le « tout, tout de suite » qui fait qu’on saute sur l’objet de la jouissance et qu’on n’apprend plus à différer la satisfaction. Et le monde digital ne fait que rajouter à tout ça. Avec nos écrans, il y a juste à appuyer sur un bouton. Et donc le « tout, tout de suite » est au programme. Du coup, on a des psychés qui, habituées au « tout, tout de suite », ne supportent plus aucune frustration. Je vous l’ai déjà dit, j’ai vu des jeunes qui sont dans une telle situation d’addiction vis-à-vis des écrans qu’ils ne peuvent plus s’en séparer, il y a des colères inapaisables. Or Il y a forcément un moment où la vie nous frustre, impose une limite. Et donc la difficulté dans laquelle nous sommes, que vous, professeurs, devez rencontrer, parce que ça se diffuse plus ou moins dans les classes, c’est d’amener les jeunes à consentir à une limite.

L’apprentissage de la Croix

Dans notre société qui se déchristianise, on a remplacé la croix par le confort. La grandeur du christianisme, c’est de dire que dans nos vies il y aura des croix :  perdre un être cher, avoir un cancer et puis, la croix ultime, notre propre mort. Ce réel inévitablement s’impose à nous. Autrefois, on apprenait à ne pas avoir peur de la croix, sachant qu’elle était la pulsation même de la vie. Mort et résurrection, il y eut un soir, il y eut un matin.   Les croix, ça se traverse, on en sort et on en sort dans la vie. Donc il n’y a pas de raison d’avoir peur. Avec la déchristianisation le monde est devenu très kitsch. Milan Kundera dit que le kitsch, c’est la négation de la mort et de la merde. Pardon pour la formule. Ça veut dire qu’on veut mettre du coton partout, du confort, du bien-être, et qu’on ne veut plus entendre parler du réel avec ses croix ; les croix, c’est bon pour les cathos. Et du coup, on élève nos enfants dans l’idée que la vie va être un long fleuve tranquille, dont on va essayer d’aménager au maximum le confort. Vous connaissez tous « La Belle au bois dormant ». Je raconte souvent cette histoire parce qu’elle me paraît emblématique des temps modernes. La Belle au bois dormant, ça pourrait être les parents d’Hugo. Ils ont envie d’avoir un enfant, mais ça tarde, ils ont du mal à avoir une petite fille. Vous vous souvenez de l’histoire ? Et quand elle arrive, la petite Aurore, c’est l’enfant roi. Donc on organise son baptême. Et vous vous rappelez la grande erreur que commettent les parents ? Comme ils ne rêvent pour leur petite fille que de confort, ils n’invitent que des bonnes fées :  la fée qui va s’occuper de l’inscrire dans un club de danse, l’autre qui va lui apprendre le piano, l’autre qui veillera au travail manuel… Un programme existentiel uniquement avec des bonnes fées. Elle est mal partie la petite avec des parents comme ça ! Parce qu’un programme éducatif, c’est de savoir qu’il y a des bonnes fées — et il faut prendre appui sur elles et recevoir leur bénédiction –, mais il y a aussi des carabosses. Et que, à ne pas inviter la carabosse, on lui donne un incroyable pouvoir du retour du refoulé. Evidemment, n’étant pas invitée au baptême, la Carabosse va devenir beaucoup plus offensive qu’elle ne l’aurait été si elle avait été intégrée au baptême où elle aurait été un peu désagréable, où elle aurait peut-être cassé une assiette, que sais-je ? Mais la vie n’est pas un conte de fée, la vie n’est pas kitsch. Les Grecs, qui ont tout inventé, ont élaboré la même chose avec les Bacchantesd’Euripide. Penthée, roi de Thèbes, rêve comme nous aujourd’hui d’un monde uniquement apollinien. Ah ! ce serait bien s’il n’y avait que de la lumière, des vacances en Thaïlande, des clubs, des piscines, le monde, sea sex and sun. Or dans nos vies, il y a aussi du Dionysos. Or Penthée rêve d’éliminer de la cité de Thèbes le culte à Dionysos. Du coup, c’est la même chose qu’avec Carabosse, il va lui donner un pouvoir de destruction. D’où la violence et la haine (je pense au titre de Jean-Pierre Lebrun L’avenir de la haine), que nous voyons partout se démultiplier autour de nous,  

Héritages

Avec cette éducation kitsch nos pauvres enfants et nos pauvres élèves grandissent avec quelque chose qui finalement ne les dote pas d’un équilibre anthropologique bien consistant pour pouvoir s’engager dans l’aventure humaine. Collectivement, c’est une chance que vous avez d’être dans une belle maison, avec un bel héritage, une belle tradition éducative.  Donc, éducateurs que vous êtes, éducateurs chrétiens qui plus est, vous avez conjointement, pour les y aider, un double héritage : celui de la sagesse grecque et celui la sagesse biblique : l’Ancien Testament avec la Loi (cf Des lois pour être humain, le livre d’André Wenin et Jean-Pierre Le Brun), et puis le Nouveau avec la Croix. N’ayez pas peur de la croix, parce que c’est la loi fondamentale de l’être humain : il nous faut mourir pour vivre, c’est la pulsation fondamentale, ce n’est pas un sale coup qui nous arrive, c’est la dynamique même de l’existence. Il y eut un soir, il y eut un matin, le matin sort du soir. Vous avez la chance ici de pouvoir vous saisir de ces difficultés, lesquelles vont croissant, avec l’arrivée des portables, de l’intelligence artificielle.  Un de mes amis m’avait dit un jour : « Sais-tu quel est le slogan le plus diabolique qui a été prononcé au 20e siècle ? » C’est celui de la première pub, lorsque les téléphones portables commençaient à se déployer (je crois que c’est iPhone qui avait lancé ce slogan) : « Vous ne serez plus jamais séparés. » Est-ce que vous mesurez le caractère diabolique de cela ? Les cordons ombilicaux se sont réinstallés avec une force incroyable en lieu et place du « tu quitteras ton père et ta mère » et tu te lanceras sur le chemin de la vie… Vous ne serez plus jamais séparés :  la séparation indispensable pour grandir n’est plus au programme !

Des obsessions dommageables

On est plutôt obsédé par les résultats, moyennes, classement pour intégrer telle ou tellegrande école, HEC ou autre, Et il le faut, parce que c’est ce qu’attendent élèves et familles : la compétence et l’excellence. Mais la grande tradition chrétienne, c’est d’entendre la phrase de René Char dans Fureur et Mystère : « Ne t’attarde pas à l’ornière des résultats ». Ce ne sont pas les résultats qui nous intéressent. Aujourd’hui, on est dans une société tellement angoissée qu’elle a mis, pour apaiser son angoisse, lévaluation. On évalue de tous les côtés : les établissements, les élèves, Quand je suis arrivé à l’inspection générale, j’ai trouvé des livrets d’évaluation où il y avait 340 items à cocher, en rouge, en vert, en orange, les professeurs étaient fous, heureusement ça n’a duré qu’un an ! La technoculture qui veut évaluer partout se leurre en pensant qu’on maîtrise le réel en évaluant. Il faut évaluer, c’est sûr, mais « Ne t’attarde pas à l’ornière des résultats ».  Il faut considérer les résultats, mais ne pas s’y attarder, parce que, dans la rencontre de la connaissance, il y a autre chose à viser, qui est éducatif et fondamental, c’est d’aider les jeunes à grandir et à s’engager dans l’aventure humaine. Avec enthousiasme, et même émerveillement devant le fait que le réel a ses lois, que je ne peux décider de faire ce que je veux. Encore une fois, ce sont elles qui vont nous permettre d’être pleinement humains.

Deuxième constat : L’absence à soi-même et au monde 

 Le deuxième état symptomatique de cette nouvelle économie psychique est ce que les psychiatres appellentl’absence à soi-même et au monde : c’est là qu’on remplace le cinéma de Bergman, ses histoires de névrose (l’ancien monde !), par celui plus contemporain des frères Dardenne. Jean-Pierre Lebrun, d’ailleurs, cite leur magnifique film, L’Enfant, qui a eu la palme à Cannes en 2005(La dernière scène de ce film est l’une des plus belles scènes d’amour jamais filmée…). Dans ce film, on voit un homme jeune très immature, une sorte de grand gosse, en pleine galère.  Et, cas emblématique d’absence à soi-même et au monde, cet homme ne voit pas d’autre solution pour s’en sortir que de vendre son fils. Y a-t-il plus monstrueux que cela ? Mais, pour lui, cela apparaît comme une solution, pas pire qu’une autre. Tout le travail clinique, psychologique, anthropologique autour de cette question de « l’absence à soi-même et au monde » a été beaucoup préparé par les analyses d’Hannah Arendt, dans son livre Eichmann à Jérusalem. Elle a constaté qu’Eichmann, le criminel nazi, était capable de faire des monstruosités tout en se comportantcomme un petit fonctionnaire qui accomplit son « devoir d’état », mécaniquement et précisément, dans une sorte d’absence à soi-même et au monde. C’est ce qu’elle a appelé la « banalité du mal », expression qui a été mal compris puisqu’on a cru qu’elle banalisait le mal partout. Elle montre que le mal peut parfois s’exercer de façon très banale, très mécanique, se confondre même avec le devoir d’état, Et puis, dans la filiation de ce premier travail d’Hannah Arendt, banalité du bien, banalitédu mal, il y a ce très bon livre de Michel Terestchenko, Un si fragile vernis d’humanité. Enfin n’oublions pas le célèbre roman de Camus, d’une actualité saisissante, L’Etranger. Le meurtre de l’arabe n’a rien d’un crime raciste, il est l’effet de cette étrange « absence à soi-même » dont Camus prophétiquement a eu une incroyable intuition un demi-siècle avant tout le monde… Aujourd’hui, les psychiatres le disent, des jeunes, et parfois des adultes, sont très absents à eux-mêmes et au monde. Ils ont des corps d’adultes, ils en ont l’apparence, mais ils sont capables, dans une espèce d’immaturité profonde et d’état étrange, de commettre des atrocités : ça fait régulièrement la Une du journal télévisé ; des gens sont capables de commettre l’horrible, un « immonde sans limite » dit Jean-Pierre Lebrun, en étant absents au monde et à ce qu’ils font. Cet état singulier réclame notre attention, qui que nous soyons, où que nous soyons. Les élèves en sont menacés. Ils ont l’art de se mettre en pilotage automatique, de faire leur métier d’élèves sans être là, ou a minima. Ils suivent les cours, mais sont-ils présents ? Prenons garde que l’école ne renforce l’absence à soi-même chez nos élèves !

Avoir une parole

Aussi, professeurs, notre responsabilité éducative est plus que jamais d’être là,pleinement engagés dans ce que nous disons. En effet, plus on sert du blabla à nos élèves et plus ils s’absentent. Notre parole doit donc faire sens pour nous et pour eux. Avec ce que j’ai à enseigner, les programmes et la discipline dont j’ai la charge, qu’est-ce que j’ai à dire à mes élèves ? La question doit tarauder ! Parce que la grande défaillance de notre temps, c’est bien la défaillance de la parole. « Dis seulement une parole, et je serai guéri ». Puissance de la parole ! Beaucoup causent, communiquent…mais qui parle vraiment ? Le monde actuel est bavard, la parole est démonétisée ; nos enfants grandissent dans un monde de discours généralisé où plus personne ne leur parle vraiment. Même notre enseignement se laisse contaminer. On fait du blabla, avec l’alibi des programmes, des examens, des inspecteurs. Qui parle ? Les élèves se mettent donc en pilotage automatique et attendent, parfois des années, que ça (les études) se passe… L’urgence éducative, vous l’aurez compris, c’est d’être là, d’avoir une parole. Chaque professeur doit se convaincre qu’il a quelque chose de précieux et de singulier à dire du monde et de l’aventure humaine ; chacun, en convoquant l’attention de sa classe, en suscitant l’émerveillement, peut et doit témoigner. Modestement, à partir de sa discipline, mais il a à le faire, vraiment, sensiblement : c’est son devoir d’état ! Son « devoir d’aînesse » ! Quand quelqu’un parle, il fait plus clair » disait Freud. Mieux, ajouta Albert Cohen, « quand quelqu’un parle, il fait jour ». Et franchement, quand on est héritier d’une tradition éducative, celle des Pères maristes, à laquelle je me suis tellement nourri, d’une tradition judéo-chrétienne, celle de l’Ancien Testament avec la Loi, pas seulement celle de l’amour évangélique, parce que quand on aime en vérité on ne peut pas faire exactement tout ce qu’on veut, quand on a la littérature , alors la notion de devoir d’état a du sens : ce n’est pas faire simplement son petit boulot à la petite semaine, c’est redonner à nos élèves, à nos enfants, le goût du réel et de la belle aventure humaine.

Patrick LAUDET

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